Rencontre avec Ken Akamatsu à la Japan Expo 2015

Rencontre avec Ken Akamatsu à la Japan Expo 2015

L'édition 2015 de la Japan Expo a été un très bon cru sur le plan des personnalités invités et présentes sur le salon : Shigeru Miyamoto, Takashi Tezuka, Tsubasa Sakaguchi, Naoki Yoshida (dont vous trouverez ici notre interview) ou Yuji Horii et bien d’autres encore ! Parmi eux, l’invité d’honneur de la catégorie manga cette année n'était autre que Ken AKAMATSU, mangaka renommé au Japon comme à l’international depuis son manga Love Hina, également auteur de Negima et travaillant actuellement sur le manga UQ Holder !

L’annonce de la présence de l’artiste japonais de 47 ans, qui a fêté son anniversaire au salon le dimanche 5 juillet, a déclenché un incroyable engouement de la part des fans, au point de devoir organiser quatre séances de dédicaces, réparties sur le samedi et le dimanche de l'événement. De nombreux médias ont sollicité un entretien avec le mangaka, organisé sous forme de tables rondes regroupant plusieurs journalistes autour de Ken Akamatsu. Compte rendu de notre rencontre (partagée) avec le mangaka japonais, toujours très humble et au sourire bienveillant.

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Question : Votre premier grand succès international a été Love Hina, quelles sont les raisons de son succès à l’international selon vous ?

Akamatsu : Le personnage principal de Love Hina (Keitaro Urashima) était moi tout craché lors de la période où je faisais mes concours d’entrée à l’université et je n’avais pas la côte auprès des filles. Je pense que beaucoup de lecteurs se sont retrouvés dans cet aspect.

 

Q : Toutes vos oeuvres semblent s’intéresser à la thématique du temps : le quotidien dans Love Hina, l’adolescence dans Negima, l’immortalité dans UQ Holder!. Quel est le sens et l’importance de cette thématique dans vos créations ?

Akamatsu : Le rapport au temps est quelque chose auquel je suis tout particulièrement attaché. Le rapport aux oeuvres et aux choses passées est précieux pour moi, par exemple, je tiens un site d’oeuvres passées et ce sentiment de redécouvrir une oeuvre qu’on avait connue dans le temps est un sentiment que j’apprécie particulièrement.

 

Q : Est-ce que c’est une manière pour vous de s’inscrire dans le temps et d’acquérir une certaine immortalité ?

Akamatsu : Dans un sens, oui, l’idée de savoir que de futurs lecteurs ressentiraient ce même sentiment de (re)découverte d’anciennes oeuvres est très appréciable.

 

Q : On peut voir que vos oeuvres sont très travaillées au niveau des décors, notamment dans Negima où les arrières plans sont très détaillés dans les pages finales de chaque volume. Quelle est la charge de travail pour construire tous ces éléments ?

Akamatsu : Depuis Negima, j’utilise des logiciels de modélisation en 3D avec un rendu "dessin" derrière qui me permettent de faire des décors très précis et, pour cela, j’ai un assistant spécialisé dans l’utilisation de ces logiciels 3D dédié à cette tâche. D’ailleurs cet assistant qui a débuté sur Negima oeuvre actuellement sur UQ Holder ! .

Sur Love hina, je travaillais plutôt sur photo.

 

Love Hina (Ken Akamatsu)

Q : Love Hina et Negima ont introduit le genre « harem » et « pantsu » (NDLR : type de shonen où le héros se retrouve souvent, et généralement involontairement, dans des situations embarrassantes avec son entourage féminin) en France. Êtes-vous conscient d’être un pionnier dans ce genre?

Akamatsu : Effectivement, cet élément de harem était quelque chose qu’on retrouvait déjà dans les jeux vidéo au Japon et j’ai conscience que je suis peut-être celui qui a fait passer cet élément de harem, un garçon entouré de beaucoup de filles, dans le monde du manga.

 

Q : Pourquoi avoir choisi le genre « harem » / « pantsu » pour Love Hina ?

Akamatsu : Tout d’abord, c'était surtout parce que mon équipe éditoriale m’avait incité à développer une oeuvre avec beaucoup de personnages féminins puisqu’ils trouvaient que j’étais doué pour cet aspect des choses.

 

Q : Dans toutes vos oeuvres, on a toujours un duo masculin/féminin. D’abord des couples dans Ai Non Stop et Love Hina, les duos évoluent par la suite vers des duos plus intéressants dans Negima et UQ Holder !. Est-ce que le fait de ne plus être des duo « couples » était voulu et quelle est la démarche là-dedans ?

Akamatsu : Effectivement, il y a des paires mais aussi une évolution numérique du nombre de personnages : D’abord un duo dans Ai Non Stop, puis 1 contre 5 dans Love Hina, et 1 contre 30 dans Negima. Il y avait une inflation qui devenait difficile à supporter graphiquement, c’est pourquoi, avec UQ Holder !, j’ai voulu faire quelque chose de différent.

Q : Vous êtes très doué pour dessiner des jolies jeunes filles. Qu’est-ce qui vous inspire ? Des idoles, des actrices, des chanteuses ou d’autres choses encore ?

Akamatsu : Oui, je suis très influencé par ce que je vois et quand un personnage féminin qui me plait beaucoup comme, par exemple, le personnage d’Asuka d’Evangelion, je vais naturellement avoir envie de dessiner un personnage qui va lui ressembler ou qui sera très proche dans un de mes mangas. Comme ça a été le cas avec le personnage féminin principal dans Love Hina, Naru Narusegawa.

Q : Vous disiez un peu plus tôt que c’était important de garder une trace du passé. Si vous aviez l’occasion de retourner dans le passé pour voir le jeune Ken Akamatsu lors de ses débuts, qu’est-ce que vous lui donneriez comme conseils ?

Akamatsu : Mon premier conseil serait « si à l’avenir tes oeuvres sont adaptés en animé, fais bien attention à ce qu’ils suivent bien l’oeuvre originale » (NLDR : Les adaptations de ses mangas en animés par les studios ont souvent été très libres, généralement sans suivre la trame originale). Sur le côté technique de dessin, ce serait « lorsque tu démarres une série avec beaucoup de personnages féminins, plutôt que d’attendre de voir quels personnages ont la côte et que tu devras travailler beaucoup plus, essaies d’anticiper quels personnages accrocheront le plus les lecteurs pour pouvoir bien les travailler dès le départ ».

 

UQ Holder !

Q : Vous avez déclaré il y a peu dans le Journal de Mickey que vous envisagiez de prendre votre retraite après UQ Holder ! qui sort actuellement chez nous et est toujours en cours de publication au Japon. Est-ce dû à une lassitude du métier ?

Akamatsu : Effectivement, à 47 ans, je suis actuellement presque le plus vieux mangaka de l’écurie magazine du « Weekly Shonen Jump », le deuxième senior de l’équipe, donc laisser la place aux jeunes est important et j’aimerai que mon expérience serve aussi à aider les jeunes mangakas sur des choses comme la gestion des droits, des choses comme ça.

  C’est vrai que j’ai passé neuf ans sur Negima et que j’ai beaucoup donné dans cette histoire, j’ai donné beaucoup de choses que j’avais envie de donner mais j’ai encore envie de donner pas mal de choses et je suis encore très actif sur UQ Holder!. J’ai l’intention de continuer encore un moment sur ce manga et, si les lecteurs me désavouent, ma foi, il sera peut-être temps de s’arrêter mais j’aimerai laisser cette question aussi au jugement des lecteurs.

Q : Certaines de vos oeuvres ont grandement influencé la vie de certains de vos lecteurs, en leur permettant de rencontrer des amis, voire plus encore, dans des groupes/forums autour de vos oeuvres. Comment vous sentez-vous en apprenant cela ?

Akamatsu : Je suis très, très heureux d’entendre ces paroles et très surpris aussi que mes oeuvres aient pu changer des vies, même si je pense que cela doit être très rare.

Q : Certains éléments se retrouvent dans toutes ses séries, est-ce que ça a toujours été un but de faire un univers partagé entre ses différents titres ou est-ce quelque-chose qui s’est mis en place au fur et à mesure ?

Akamatsu : Non, ce n’est pas quelque-chose de préprogrammé ni qui m’animait au départ. Par contre, ce qui m’animait, ce qui était en moi, c’est que j’appréciais énormément les enchainements et les liens entre les histoires donc ça s’est mis en place naturellement.

Q : Negima est une série qui démarre un peu de la même manière que Love hina, très imprégnée du thème du harem mais, petit à petit, assez rapidement même, on part vers de l’action assez dantesque, des tournois, de grands affrontements... Pourquoi avoir démarré de manière aussi douce et ne pas avoir planté dès le départ le thème un peu plus brutal et très féérique / magique de la série ?

Akamatsu : Tout d’abord, cette évolution tient énormément à la manière de créer le manga par chapitre ou non… Quand on est sur de la « love comedy », on est sur de l’écriture au chapitre, ce qui est un travail relativement fastidieux et fatigant. A la différence du manga de combat où les combats s’étalent sur plusieurs chapitres et est finalement une écriture beaucoup plus facile et moins prenante.

Sur Negima, j’ai poursuivi ce travail au chapitre, au début, mais je suis arrivé un peu à un point de fatigue qui m’a incité à passer sur une autre forme d’écriture et l’action était propice, dans ce cas-là, pour cette évolution.

Il n’y a pas, à ma connaissance, de « Love Comedy » qui s’étale sur plus d’une vingtaine de volumes car c’est vraiment un travail fastidieux.

Q : Vous êtes actif dans l’univers du manga depuis plus de 20 ans et il a beaucoup évolué, est-ce que votre méthode de travail a suivi ses changements ?

Akamatsu : Vous avez une séparation très nette entre Negima et UQ Holder !, entre l’analogique et le digital. Jusqu’à Negima, je travaillais sur papier alors que maintenant, sur UQ Holder !, je ne suis plus que sur un format digital avec utilisation de logiciels et de tablettes.

 

Q : Quelle était votre démarche avec la plateforme J-comi (depuis devenu zeppan.com) qui rassemble des oeuvres qui ne sont plus édités ? Où en est le projet actuellement et des évolutions sont-elles prévues ?

Akamatsu : Cette plateforme est appelée à grossir cet été, je ne peux pas donner plus de détails sur cette évolution, juste que ce sera une très grosse évolution.

(NDLR : Le site est devenu dans le courant du mois zeppan.com et a vu son catalogue d’oeuvres disponibles grandement enrichi).

Q : Tout à l’heure, vous avez dit que vous aimeriez continuer à partager votre expérience plus tard. Par quels moyens le feriez-vous ?

Akamatsu : mon aide aux jeunes générations sera moins une aide directe envers les auteurs qu’un travail sur la législation qui entoure le manga actuellement. Par exemple, en faisant du lobbying pour éviter des restrictions qui empêcheraient la liberté d’expression dans les mangas. 

Merci à Ken Akamatsu pour avoir accepté de répondre à nos questions !

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